Sur Le cauchemar de Darwin

Encore un raté du mélange de genre : affiché fiction, le film n'aurait pas si bien marché mais tout était permis; documentaire, il devait respecter la déontologie journalistique et risquer d'être moins vendeur. Reste qu'il a fallu une polémique pour que le questionnement surgisse : tout le monde a pris pour argent comptant le contenu du film comme étant la réalité - un peu aisé de qualifier seulement aujourd'hui le film d'œuvre poétique. Cet emballement opéré sans un minimum de devoir critique est des plus dérangeants.
La polémique est née suite à la publication de la contre-enquête menée par François Garçon. Il souligne entre autres :
- qu'aucune preuve ne vient confirmer le trafic d'armes, accrocheur dès l'affiche et la bande-annonce. Le film relève même de la désinformation à force de manipulations. Ainsi de la photo en gros plan de militaires africains s'affairant autour de caisses ou d'un article de journal faisant état de la présence d'un avion contenant des armes sur le territoire tanzanien. La photo est prise en Sierra Leone. L'avion en question a connu un atterrissage forcé suite à un incident de carburant alors que sa destination était l'Angola. Le commentaire du film n'en fait évidemment nul état. Le réalisateur aurait des preuves filmées mais il n'estime pas utile de les montrer...
- qu'aucun approfondissement sérieux n'a été fait par une critique enthousiaste. Et lorsque les premières réserves ont été émises sur la véracité du propos, c'est un discours moral et non journalistique qui s'est imposé : c'est mal de s'attaquer à un film pareil ou ce n'est pas grave car la fin justifie les moyens, soit quand même manipuler pour scandaliser sur un état de fait qui n'existe pas !
Le film a eu un César et a été nommé aux oscars. Tout le monde a marché sans se poser de questions.
Aujourd'hui, de documentaire il n'est plus question pour qualifier le film. L'œuvre de fiction personnelle est revendiquée comme ayant toujours été telle. Il faut dire qu'en Grande-Bretagne, comme le souligne François Garçon, quand un documentaire est primé et se révèle après enquête avoir usé de malhonnêteté, les producteurs sont condamnés et priés de plier bagages pour avoir abusé de la confiance des spectateurs. Et c'est oublier aussi que le film a obtenu des prix comme meilleur documentaire...
Il n'en reste pas moins vrai que :
« si les journalistes faisaient leur travail, si à propos du film ils avaient consulté des vrais spécialistes du lac Victoria, comme le sont Didier Paugy ou Christian Lévêque, si avant d'enfiler leur prêt-à-penser d'une insigne indigence et de s'écouter débiter doctement leur ignorance, ils s'en étaient tenus à leur feuille de route, à savoir enquêter sur un sujet dont ils ne connaissaient rien, sans doute les lecteurs leur témoigneraient le respect qu'ils méritent. » (p.262)
Sans être aussi virulent que la harangue de François Garçon, chacun aurait au moins pu savoir à quoi s'en tenir.
La conclusion sera laissée à Philippe Val, l'une des exceptions au troupeau « prêt-à-penser », cité par l'auteur :
« La mauvaise foi n'est jamais au service d'une bonne cause mais au service de celui qui est de mauvaise foi pour obtenir une victoire personnelle en utilisant une cause. [...] La misère en Afrique est une réalité. Les remèdes qu'il faut trouver pour en faire disparaître les causes sont complexes. Personne n'a la solution miracle, mais on sait au moins une chose le mensonge n'en est pas une. » (p.260)
Un peu plus...
François Garçon est docteur en Histoire et a publié plusieurs livres consacré à l'histoire du cinéma. Sa personne, et non son travail, a fait l'objet d'attaques dès un premier article critique sur le film. Procédé peu digne ayant l'avantage d'éluder les questions posées qui restent donc sans réponse.
Le livre s'appuie des enquêtes et des ouvrages de spécialistes et s'attarde sur toutes les problématiques soulevées par le film, notamment le contexte économique de la Tanzanie.
Un documentaire, Tueurs en eaux douce, traitant des risques encourus par l'introduction de la perche pour le lac Victoria a été réalisé en 2001 par Jean-Philippe Pons-Malartre. Étrangement, « ce cri d'alarme lancé pour la sauvegarde du lac Victoria n'a pas été entendu » (p.38). Il n'avait pas les atouts du Cauchemar de Darwin.
Historique sur le succès du film et la polémique sur Wikipedia.
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