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notes de lecture

La culture des médias à l'épreuve de la réalité

Bernard Darras, du Centre de recherche images et cognitions, interroge dans cet article la "réalité fictionnelle" trop souvent et de plus en plus assimilée comme étant LA réalité. Axé sur les films et les émissions de télévision pédagogiques, la profusion de l'infotainement, l'edutainement ou la docufiction rend le propos d'une étonnante actualité.

De la réduction opérée par les contraintes fictionnelles

« Le récit dirige amplement le traitement de l'information vers les premiers rôles et accessoirement vers les seconds rôles [...]. En raison de la pression et du débit narratif, le spectateur, même attentif n'a pas le temps ni le loisir d'explorer et d'exploiter les informations périphériques et résiduelles au-delà de leurs missions d'accompagnement ou de fond. » (p.118)

Des contraintes fictionnelles à une réalité faussée

« La répétition et la redondance qui interviennent à l'intérieur du film, et plus encore à l'intérieur du genre auquel le film appartient, constituent peu à peu un réseau d'habitudes propices à la fois au développement du genre, à la compréhension de ses produits et à la constitution d'univers de croyance que la mémoire stabilise. C'est ainsi que les policiers français arrêtent régulièrement des suspects qui s'attendent à ce qu'ils leur rappellent leurs droits comme le font leurs homologues américains dans les nombreuses séries policières. Ces habitudes font insensiblement glisser le régime de croyance de la fiction à celui du documentaire ou du reportage et au-delà à celui de la réalité. » (p.120)

De la réalité difficilement transposable par le canal audiovisuel

« Le panneau de bois sur lequel Van Eyck a peint La Vierge au Chancelier Rollin vers 1436 est perçu et mémorisé comme tel par les sujets de l'expérimentation qui l'ont observé au Musée du Louvre, alors que d'autres sujets, qui ont eu accès à l'information par un documentaire audiovisuel d'Alain Jaubert déclarent que l'œuvre est peinte sur toile. Le film est pourtant très explicite sur ce sujet puisqu'une séquence du documentaire est consacrée à la présentation du panneau de bois, de sa construction et de sa préparation. » Ce qui résulte «  [...] de la standardisation et de la réduction de la catégorie des supports picturaux à celui de la toile. La toile est devenue le prototype du support de l'œuvre peinte ».

« Même les expériences les plus simples en témoignent. Ainsi ai-je demandé à un groupe de soixante-dix étudiants s'ils savaient ce qu'était un porc-épic. Tous ont déclaré connaître cet animal. Je leur ai ensuite demandé d'indiquer la taille d'un porc-épic adulte en écartant leurs mains. A l'exception de quatre étudiants, tous ont indiqué la taille approximative... d'un hérisson. »(122/123)

Du canal audiovisuel formaté pour la réception distraite

« Depuis le début de l'ère industrielle et particulièrement depuis le développement des technologies de l'information et de la communication, le rythme interne des messages et leur renouvellement se coordonnent avec des conditions de réception plus que jamais sous l'emprise de la précipitation, du temps court et du rejet des délais. Il en résulte une nouvelle attitude de réception tour à tour flottante (le surfing), et balayante (le zapping ou le scanning). » (p.127)

De la réception distraite à la transformation de la réalité

« Plus nous construisons nos connaissances à partir des modèles médiatisés, plus nous élaborons et construisons un univers réel conforme à ces fictions. En fournissant les modèles et leurs interprétants, les médias transforment peu à peu l'univers à leur image. Même en situation d'urgence et de crise, ce sont les informations diffuses, et des "impressions fortuites", collectées distraitement, y compris dans les espaces résiduels des fictions audiovisuelles, qui constituent nos habitudes et nos ressources. » (p.129)

Il n'y a qu'à voir l'impact de la série américaine 24 heures sur certains dirigeants américains pour constater les dégâts (Voir Storytelling, il était une fois... la docilité). Et d'interroger les conséquences de cette réalité scénarisée pour un citoyen désireux de rester éclairé.

Un peu plus...

Couverture de la revue.MEI, Médiation et information, 2003, aux éditions L'Harmattan. L'origine de l'article de Bernard Darras provient d'une expérience personnelle qui appuie d'autant la démonstration : lui-même et son fils ont découvert leur voisin pendu et ont entrepris un massage cardiaque pour réanimer le suicidé. « Bien que les informations concernant le massage cardiaque n'aient jamais été centrales dans les fictions que nous avions vues, nous étions capables d'en reconstituer le souvenir. » Souvenir qui s'est avéré très insuffisant pour ces deux spectateurs de la série Urgences...

  |  Publié le 7.07.08

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