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notes de lecture

Désinformation et actualité inventée

Sorti en 2004, Inventer l'actualité, la construction imaginaire du monde par les médias internationaux de Laurent Gervereau mettait en lumière les dérives d'une information choc paralysant la réflexion en jouant sur nos affects. Non seulement les conclusions restent toujours d'actualité, mais elles s'appliquent en partie à l'internet dans lequel course au scoop, à l'info-pub ou people, et débats sans fin qui mènent nulle part sont trop souvent la règle. La contamination de l'internet par les grosses entreprises médiatiques qui appliquent sur la toile la seule sauce qu'ils connaissent en est la cause principale. Et tant qu'Internet ne parviendra pas à opérer son passage du virtuel au réel et du débat à l'action, les choses en resteront là.

« Deux intellectuels assis vont moins loin qu’une brute qui marche », Michel Audiard, Un taxi pour Tobrouk.

C'est une analyse des journaux télévisés d'au moins trois chaînes et de la Une de cinq quotidiens en Allemagne, Espagne, France, Italie et Royaume-Uni de mars 2003 à décembre 2004 qui permet à Laurent Gervereau d'établir son constat.

Une vision occidentale du monde

La circulation mondiale des images dans les médias de masse est tenue essentiellement par quelques agences des États-Unis ou de l'Europe de l'ouest, ce qui induit des sujets puisés dans un stock limité d'images fabriquées par peu de personnes. Les reportages locaux (Asie, Afrique, Amérique du Sud, Océanie) n'ont droit à une diffusion mondiale qu'en cas de catastrophe ou de guerre, quand seuls les locaux ont pu saisir des images. « A quand des reportages brésiliens, sud-africains ou chinois sur leurs propres pays ou sur la manière dont ils voient les États-Unis, Paris ou l'Australie ? » (p.62)

Par ailleurs, une moyenne de 25% du JT se concentre sur l'actualité internationale, l'écart variant de 17% (Canale 5 italienne) à 50% (TVE1 espagnole).

Le règne de l'info-pub

Le format produit le contenu. Tout ce qui manque de relief, de scandale, n'est pas sexy ou trash a toutes les chances d'être éliminé. Cette scénarisation pousse à la dramatisation (ce qui va mal), aux louanges convenues sur des sujets tabous sans enquête véritable (antiracisme, charité) et à une surexposition des sujets visuels immédiatement compréhensibles (catastrophes, accidents) au détriment d'événements plus difficiles à couvrir au regard du temps imparti.

La valeur intrinsèque de l'information, sa valeur documentaire et son analyse sont perverties par la course à l'audimat opérant une uniformisation pernicieuse sur la manière de regarder le monde.

La presse écrite semi-vampirisée

La presse (comme la radio) compense les faiblesses de la télévision grâce à son format plus adapté aux analyses. Elle sait encore bousculer ses unes et construire de vrais dossiers. A ce titre, elle joue un rôle essentiel et primordial de diversification.

Cependant, le choix des Unes, même pour les questions internationales, reste axé sur le national (les grèves françaises n'intéressent pas les Allemands et les otages allemands en Algérie n'intéressent pas les Français, par exemple) et lorsque une actualité internationale spectaculaire mobilise l'attention des JT, elle s'oblige à suivre, pensant « ne pas pouvoir se permettre un trop grand décalage par rapport à la focalisation télévisée de l'opinion publique [...] quand bien même elle estimerait que cet "embarquement général" est un leurre » (p.44)

Un globe pour les trois quarts masqué

Des zones entières de la planète n'intéressent personne tant qu'elles ne produisent pas d'événements pouvant s'inscrire dans le marché de la douleur ou de l'Eden.

Les journaux des 8 et 9 octobre 2003 de CNN, dont le format impose 70% de sujets mondiaux, propose : l'Europe couverte pour des sujets variés, le Canada absent, le Moyen-Orient présent à cause de l'Irak et du terrorisme (à d'autres dates à cause du conflit israélo-palestinien), l'Afrique subsaharienne totalement absente, l'Amérique latine présente à cause du terrorisme, l'Asie et l'Océanie (Australie) présentes uniquement pour des questions financières. Dans ces conditions, l'information mondiale occulte plus qu'elle ne révèle.

Satisfaire des commandes

Ce n'est plus le résultat d'un reportage de terrain qui fabrique l'information, mais une commande spécifique attendue. Illustration par cette anecdote circulant dans les écoles de journalisme : un rédacteur en chef envoie un reporter faire un sujet sur la sécheresse ; celui-ci rapporte une interview montrant toujours le même champ ; le rédacteur en chef trouvant cela trop statique, le reporter répond : « oui mais c'était le seul champ sec ! ».

Des raisons financières limitent les reportages à la proximité géographique ou à la récupération d'images et de dépêches d'agences coupées et déformées. « Les rédacteurs en chef n'imaginent même plus qu'il serait possible – voire plus efficace pour accrocher le spectateur – d'adapter les formats à l'actualité. » (p.68.)

Informer sur rien

Le temps de non-événement instaure le régime du remplissage ou comment informer quand on n'a aucune nouvelle à communiquer. Ainsi de cet exemple type tiré du JT du 10 novembre 2003 de la chaîne catalane TV3. Un trou apparu brutalement près d'un immeuble de la rue de Saragosse offre le témoignage d'un passant-ouvrier-habitant (témoin), d'un politique (responsable), d'un expert (urbaniste) : émotion, arguties, démonstration hypothétique, mais concrètement aucune nouvelle information. Le danger réside ici dans l'invention d'une actualité en “gonflant” un événement et en problématisant à partir de rien.

Simplification et caricatures

Un même reportage sur les conditions de vie des pêcheurs sera montré avec une musique sinistre pour révéler un métier difficile, avec une musique enjouée pour illustrer la poursuite de traditions artisanales locales. Il est facile de forcer le sens, de livrer des conclusions univoques et, subrepticement, de franchir les frontières entre information et fiction.

La trop grande simplification des messages réalise un étiquetage qui forge les caricatures. Les opinions publiques découvrent l'existence du Darfour au Soudan le 1er juillet 2004, avec les mots "catastrophe humanitaire" et "génocide". Jusque là "inconnue", une région sort du néant pour être stigmatisée par cette reconnaissance cauchemardesque.

Ce type d'association fonctionne aussi pour les individus : « un petit livre hâtivement rédigé par une personne médiatiquement connue (ce qui ne veut pas dire scientifiquement reconnue) dispose d'une parole exclusive laissant place à de beaux parleurs ayant réponse à tout dans l'approximation la plus totale sans jamais avoir travaillé sur rien ». (p.118)

Invention de l'actualité

La recherche à tout prix de l'info-spectacle conduit aux dérapages, d'autant plus que le nombre croissant d'informations et leur vitesse accélérée de circulation augmentent le risque de dissémination de fausses nouvelles. Un reportage sur le voile dans un lycée français en vient à causer de nombreux dégâts entre les communautés au sein de l'établissement, quant à l'origine il n'y avait ni problème de voile, ni affrontements.

Pour valoriser son sujet ou correspondre aux représentations dominantes, l'emphase véhicule des rumeurs alarmistes, fussent-elles fausses. En France, la couverture de la chute de Ceausescu en décembre 1989 conduit presse écrite et télévision confondues à la fabrication d'un charnier, que même Bernard Kouchner affirmant l'impossibilité du nombre de morts annoncé ne parvient à contester.

De même de la dramatisation réalisée pour faire durer l'événement qui accroche. Six jours après le tremblement de terre algérien, une reporter de la chaîne française France 3 dépêchée sur place conclut d'un ton dramatique à la face des réfugiés dignes qui l'entourent à l'urgence d'une "aide psychologique qui ne vient pas". La dramatisation ainsi opérée permet d'annoncer la soirée spéciale du lendemain. L'information factuelle que constituait le bilan réel de la catastrophe (quelque 5 000 morts) est occultée par presque toute la presse française et algérienne au détriment du seul bilan officiel (2 200 morts).

Conclusion

Interroger les médias sur ce qu'ils montrent et discréditer ceux qui donneraient des informations non scrupuleuses pourrait être la réaction d'un public fatigué d'une connaissance des autres réduite à la caricature. En demande de ce savoir, chacun pourrait chercher « de vraies perspectives dans une Bourse mondiale des sujets proposés non pas par les seuls Occidentaux, mais vraiment par tous les continents ». (p.154)

Un peu plus...

Inventer l'actualité.Laurent Gervereau est historien, spécialiste de l'image politique et président de l'Institut des images de Paris. Il est l'auteur de nombreux ouvrages qui appréhendent les événements à travers leurs représentations photographiques et artistiques : Voir, comprendre, analyser les images (La Découverte, 1994), Les Images qui mentent : histoire du visuel au XXe siècle ( Seuil, 2000), La Propagande par l'affiche (Syros, 2002), Les Images qui changent le monde (Seuil, 2003).

  |  Publié le 24.10.09

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